Lettres Recherche, écriture, discours
Les bibliothèques intérieures, ce sont ces ensembles de livres qui configurent notre être-au-monde et notre relation « aux textes et aux autres ». Elles sont moins composées de volumes sagement disposés au long de rayonnages mentaux que constituées « de fragments de livres oubliés et de livres imaginaires » (Bayard, 2007). « Nous ne nous contentons pas d[e les] héberger, nous sommes aussi la totalité de ces livres accumulés, qui nous ont fabriqués un peu. » (ibid.)
Ce séminaire abordera l’écriture des bibliothèques intérieures en tant qu’elle intéresse autant chaque écrivain que chaque sujet lecteur. De l’autobiographie de lecteur à la collection d’essais en passant par l’autofiction et, au-delà des écritures de soi, la biofiction, multiples sont les genres et les formes à travers lesquelles les bibliothèques intérieures s’écrivent et nous écrivent ensemble, écrivains et lecteurs.

Enseignant·e·s : Catherine Mazauric, Maxime Decout, Michel Bertrand
Aux origines du féminisme contemporain : littérature et combats pour les femmes du Moyen Âge au XVIIIe siècle.

Mathilde Thorel, Mathieu Brunet, Sébastien Douchet

Le séminaire « interdisciplinaire » que nous proposons vise à sensibiliser nos étudiant.e.s à l’importance que revêt la connaissance des débats et des textes des siècles dits « anciens » pour comprendre notre contemporanéité. Le propos aura pour objet la condition sociétale des femmes dans la Cité, et en particulier les textes de lutte pour la reconnaissance de leur égalité avec les hommes, en dignité, en compétences, en droit, en pratique, en éducation etc. Partir de l’observation de certains faits contemporains permettra de donner une profondeur historique à la pensée du féminisme, et de pourfendre l’idée bien ancrée d’une naissance au XIXe siècle, alors qu’il a été démontré que son origine remonte à la Querelle des femmes et aux prises de position de Christine de Pizan contre le Roman de la Rose de Jean de Meun. Dénonçant la misogynie de ce texte, Christine de Pizan prend la défense des femmes et plaide pour leur engagement actif dans la vie la Cité et pour la reconnaissance de leur stature intellectuelle.
L’actualité la plus brûlante de ces dernières années, de ces derniers mois même, ne cesse de rappeler la nécessité de cette lutte. La question de la parité, le mouvement #metoo, les actions des femen, les colleuses d’affiches alertant sur les violences conjugales, l’émergence de l’écriture inclusive sont des exemples – très médiatisés – d’un mouvement revendicatif qui se traduit de façon moins visible, moins évidente et plus lente, par des modifications de la législation, du droit, de l’économie, de la société. Suscitant des réactions parfois très vives, le débat autour de l’égalité homme/femme a parfois pris la tournure d’une polémique purement idéologique qui s’est focalisée sur le concept de « politiquement correct ». Cette polémique a pu prendre pour cible des champs d’étude et de recherche universitaires comme les gender studies dont le propos et les intentions ont été détournés de leur signification profonde, notamment par la confusion volontaire des notions de sexe et de genre. Toutefois, de façon plus consensuelle, dans le contexte de la pandémie du COVID-19, la décision du gouvernement espagnol de faire de la protection des femmes victimes de violences conjugales une priorité au même titre que l’investissement de millions d’euros pour soutenir l’économie est un signal fort de la prise de conscience politique que l’intégrité physique et psychologique des femmes est un enjeu vital pour nos sociétés.
Ces observations schématiques et incomplètes sont à replacer dans le contexte d’un mouvement de réflexion théorique et de production littéraire plus large venu du XVe siècle comme les travaux d’Éliane Viennot l’ont démontré. Citons son propos :

De la fin du Moyen Âge aux premières décennies du XXe siècle, l’Europe et en particulier la France ont été le théâtre d’une gigantesque polémique sur la place et le rôle des femmes dans la société. Qu’elle soit feutrée ou violente, qu’elle prenne un tour sérieux ou cocasse, qu’elle en appelle aux raisonnements ou aux émotions, qu’elle s’exprime en traités, pamphlets, pièces de théâtre, romans, tableaux…, elle a porté sur à peu près tous les terrains, du pouvoir suprême aux relations amoureuses, en passant par le travail, la famille, le mariage, l’éducation, le corps, l’art, la langue, la religion… Loin d’être un « jeu littéraire », comme on l’a parfois dit, elle s’est développée en écho aux efforts concrets des acteurs et actrices de la société pour empêcher, ou au contraire pour permettre l’accès des femmes et des hommes aux mêmes activités, aux mêmes droits, aux mêmes pouvoirs, aux mêmes richesses, à la même reconnaissance. Et elle a durablement formaté nos sociétés et nos esprits quant aux manières de penser et d’organiser les relations entre les sexes .

Le débat suscité par Christine de Pizan en 1401-1402 n’a cessé de s’amplifier dans les siècles suivants : le nombre d’œuvres prenant la défense des femmes a explosé, et le débat s’est diffusé partout en Europe. La place de la création littéraire comme force motrice de ce débat a été l’occasion d’une réflexion sur la puissance d’action de la fiction sur le monde réel. La langue française est elle aussi engagée dans les mêmes problématiques : on rappellera qu’avant même le débat sur l’écriture inclusive, les débats sur le genre dans la langue s’observent dès le XVIe siècle et ont été vifs au XVIIe siècle. Cette « querelle de la langue », parallèle à la querelle des femmes est loin d’être close aujourd’hui.
Forger une nouvelle image des femmes et redéfinir leur place comme leurs fonctions dans le champ social est l’un des objectifs principaux des ouvrages pro-féminins. En miroir et en complément, on évoquera les discours continuellement produits au cours des siècles pour, au contraire, établir l’infériorité naturelle et ontologique d’un sexe dit « faible » et justifier le système de domination masculine. La production d’un grand nombre de texte misogynes et androcentrés a ainsi eu pour corollaire des théories médicales et des décisions juridiques, telles que l’incapacité de l’épouse, ou des épisodes tragiques comme la chasse aux sorcières qui fit en Europe entre 50.000 et 100.000 victimes du XVe au XVIIe siècle. Les procès en sorcellerie, comme l’a montré Mona Chollet, ont créé des stéréotypes féminins qui ont toujours cours et qui servent d’assise à la misogynie et la domination masculine. De la même façon, on sensibilisera les étudiant.e.s aux processus d’invisibilisation des femmes et de leurs œuvres, de même qu’aux stratégies déployées par les femmes elles-mêmes pour être publiées sans être identifiées comme femmes. On pourra ainsi s’interroger sur la pertinence de l’histoire littéraire telle qu’elle a été façonnée au cours des siècles et dont nous avons hérité.


Le séminaire proposera une approche diachronique, du Moyen-Âge au XVIIIe siècle, articulée autour de trois grand types de textes :
- Œuvres littéraires de la Querelle des femmes produites du Moyen Âge au XVIIIe siècle.
- Débats polémiques et théoriques sur les femmes, du Moyen Âge au XVIIIe siècle.
- Essais et recherches actuelles permettant de remettre en perspective les textes anciens dont les enjeux ont façonné notre temps présent.
L’aspect transdisciplinaire du séminaire reposera sur la prise en compte de textes de littérature française comme étrangère (comparatisme), et de réflexions de nature philosophique, théologique, sociologique et linguistique.