une partie, présentée par Lise Wajeman, portera sur les inventions et
réinventions du paysage: nous y verrons comment le paysage naît dans la
peinture européenne, autrement dit comment émerge la perception
esthétique d'un environnement réaliste. Nous ferons donc une brève
histoire du paysage, de son absence, de l'Antiquité au Moyen-âge, puis
de son expansion, de la Renaissance au Romantisme. Mais le paysage n'est
pas seulement l'histoire d'un regard qui construit un espace, c'est
aussi l'histoire d'un territoire qui informe un regard. C'est ce que
nous observerons pour finir : comment, au XIXe siècle, les
transformations du paysage liées à l’industrialisation affectent la
perception de la beauté qu’ont des peintres et poètes, qui en viennent à
trouver des qualités esthétiques à la pollution.

- Une autre partie, présentée par Michel Bertrand, portera sur les aléas
du paysage soumis à la fureur de l'action humaine aux XXème et XXIème
siècle. L'approche procédera en trois temps. Elle abordera d'abord les
représentations du paysage victime de la guerre, en procédant à une
analyse des descriptions que contiennent les romans de guerre et des
évocations figurées par les images de la guerre (tableaux,
photographies, images...) qui traitent du premier conflit mondial. Puis,
elle se consacrera aux transformations du paysage dictées par le
progrès, la "civilisation" et le mieux-être des hommes à travers l'étude
principalement du remodelage des paysages sur les continents africain
et américain opéré ces cinquante dernières années. Enfin, elle
s'intéressera au mouvement artistique du land art. En effet, parce
qu’il inscrit l’éphémère du temps dans la stabilité de l’espace, le land
art est une parfaite métaphore du temps qui passe, de la marque de
l’humain sur le paysage, de sa dégradation, de sa dissolution, de sa
disparition… Et il démontre que le lieu lui-même se transforme, au fil
des saisons, selon les caprices des intempéries, sous le filtre des
couleurs du jour et de la nuit. Cette exploration du paysage nous
conduira à nous interroger : est-ce que le paysage détient au regard de
l'artiste une autonomie ou n'est-il qu'une métaphore de l'humain, qui
lui aussi est par nature soumis aux effets du temps et de l'histoire ?

Christine Marcandier, Catherine Mazauric, Crystel Pinçonnat

Dans un monde d’échanges globalisés, les matières premières sont devenues des enjeux prioritaires. Si elles marquent la place et l’action de l’homme dans et sur les écosystèmes, elles dessinent aussi, du point de vue littéraire, des terrains et territoires d’enquête et de fiction, ainsi que des modes d’écriture et de lecture. Il s’agira dans ce séminaire d’étudier comment ces questions écologiques, politiques et économiques travaillent le rapport réel/fiction et modifient la pratique du récit d’enquête, selon trois approches articulées.

Pour chaque programme évaluation via un texte de création ou de réception (fiction, enquête ou article critique) remis par les étudiants.

Christine Marcandier : Matières du récit
Introduction à l’écopoétique, à partir d’exemples romanesques et de deux essais : Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme d’Anna Lowenhaupt Tsing (La Découverte, 2017) et Homo detritus. Critique de la société du déchet de Baptiste Monsaingeon (Seuil, 2017).
• Le pétrole : Étude de Brut de Dalibor Frioux (2011, Points) et Doggerland d’Elisabeth Filhol (P.O.L, 2019), avec prolongements et contrepoints du côté d’Upton Sinclair, Pétrole ! (Oil !, Le livre de poche), Julian de Robert Charles Wilson (Folio SF), Brut, la ruée vers l’or noir (Lux éd., 2015) et La Note américaine de David Grann (Globe, 2018).
• Les métaux : Étude de trois livres, Minerais de sang. Les esclaves du monde moderne de Christophe Boltanski (2012, Folio), La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique de Guillaume Pitron (éd. Les liens qui libèrent, 2018), Fils conducteurs de Guillaume Poix (Verticales, 2017).
• présentation de l’essai de Jean-Baptiste Malet, L’Empire de l’or rouge (Fayard, 2017), sur les enjeux économiques, humains et politiques de la tomate d’industrie, que je vous demande de lire, et proposition de plusieurs pistes d’écritures.

Catherine Mazauric : Matières animées – Terrains africains du littéraire
• Matière-pétrole et lieu de mémoire
: une narration postcoloniale. Dans Petroleum de Bessora (Belfond, 2004), prédations capitaliste et postcoloniale, exploitation pétrolière au Gabon sont revisitées à travers le double prisme d'une enquête policière (parodie de thriller) et du mythe (geste des Argonautes et monstres autochtones). Sur un mode ludique, le roman joue des contrastes entre genres, de l'entrechoc des discours et du polymorphisme de mythes pluriels puisés à plusieurs sources pour ouvrir un espace de pensée et d'imagination accueillant une écologie relationnelle (Felwine Sarr).
Ethnopolar à l'africaine ? De l'énigme du terrain à l'embarras de l'enquêteur. Enquêtes ethnographique et policière se rejoignent  dans La Malédiction du lamantin. Enquête sur les rives du fleuve Niger, polar écologique de Moussa Konaté (Points Policier, 2009). Une pratique modeste de la littérature. Question du terrain abordée à partir de l’essai Explore. Investigations littéraires de Florent Coste (Questions théoriques, « Forbidden Beach », 2017) et de ses « exercices », et de Jean Bazin, Des clous dans la Joconde (Anacharsis, 2008).
• Cosmocide : habiter le désastre ? Sony Labou Tansi (1947-1995), en forgeant le néologisme de cosmocide, a témoigné de ce que la préoccupation écologique était ancrée dans les littératures africaines. Poursuite du filon pétrolifère avec Transwonderland (Hoëbeke, 2013) de Noo Saro-Wiwa, fille du poète et activiste nigérian Ken Saro-Wiwa, et ouverture sur la problématique des détritus et des déchets avec la Sénégalaise Ken Bugul (La Pièce d'or, Ubu, 2006) et l'Ivoirienne Tanella Boni (Habiter, Muséo éd., 2018). Nécropolitiques et politiques de la dignité (Achille Mbembe, Tanella Boni).
Être des littéraires de terrain avec des consignes d'écriture diversifiées au choix : « améliorer les oeuvres ratées », exercices d'écriture à partir de Pierre Bayard, Comment améliorer les oeuvres ratées ? (Minuit, Paradoxe, 2000), d'Un Africain en Laponie (A. G. Diallo, 2009) et Kiruna de Maylis de Kerangal (2019). Ou : écritures du désastre écologique.

Crystel Pinçonnat : Réinvestir (la matière occidentale), la recycler
Récit policier, récit d’enquête : Cours d’introduction théorique sur les caractéristiques et le développement du récit d’enquête à partir du roman policier et des formes populaires.
L’enjeu territorial des littératures chicana et amérindienne. Les territoires concernés connaissent des situations de « colonialisme interne » propices à l’émergence de récits écologiques contestataires. Lecture d’extraits de textes fondateurs qui illustrent ces questions comme Ceremony/Cérémonie (1977) de Leslie Marmon Silko et de certaines œuvres plus récentes comme Le Sang noir de la terre (Mean Spirit, 1990) de Linda Hogan, Sous le Soleil de Zia de Rudolfo Anaya (Zia Summer, 2008). Questions écologiques abordées : essais nucléaires, mainmise sur les minerais, déversement des déchets. En réponse à ces problèmes, les écrivains amérindiens et chicanos réinvestissent la matière occidentale, recyclent ses matériaux, se les approprient (mythes, réalisme magique) pour reconquérir symboliquement la terre des ancêtres.
Dans cette perspective, étude d’un texte de Thomas King, écrivain amérindien canadien : La Femme tombée du ciel (The Back of the Turtle, 2014, prix du Gouverneur Général 2014), à partir duquel sera conçu un atelier d’écriture.